La Balandra (Français)

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balandraNous vivions à trois cent mètres du port mais mon père n’était pas un marin. Il y avait d’ailleurs très peu de marins dans notre ville. Mon père était couturier, ou plutôt pompier dans la boutique de Monsieur Gally, le tailleur. Nous allions à la plage, sur la rive du fleuve, le dimanche en famille, et c’était la seule activité nautique qu’il réalisait.

Amarrée tout au bout de la plage, attachée avec des chaînes à un saule pour éviter que les crues ne l’emportent, se trouvait une grande barque, sans siège ni aucun autre accessoire. Son nom, la Balandra, était inscrit sur une plaque de métal rouillé. Elle avait toujours été là, du moins pour moi. À l’époque j’avais dix ans et j’étais le quatrième enfant et l’avant-dernier de la fratrie.

J’accompagnai mon père le jour où il l’acheta au Basque Urreta. Maintenant que j’y pense, je n’entendis aucune plainte de ma mère pour le gaspillage de cet argent qui aurait certainement pu être mieux employé, par exemple, pour m’acheter une paire de souliers.

Environ un mois plus tard, quand on est petit on a une autre notion du temps, mon père acheta un vieux moteur industriel, non pas un moteur de bateau, comme on aurait pu s’y attendre, mais un moteur à explosion qui servait, je crois, à alimenter un générateur. L’été suivant, avec l’aide de Rodriguez, un voisin mécanicien originaire de Galice qui lui devait une faveur pour un costume qu’il avait fallu adapter avec difficulté à son corps difforme, le moteur fut installé sur la Balandra avec une hélice et un gouvernail élémentaire.

À partir de ce moment là, nous avons commencé à faire de petites promenades qui se prolongeaient jusqu’à l’embouchure du fleuve. Nous avancions lentement, soumis au rythme monotone du moteur qui n’avait qu’une seule vitesse. Sur la berge, la végétation défilait lentement et nous avions le temps d’en apprécier les moindres détails.
J’aimais aussi voir les Sirirís1 plonger tout près de nous et ressortir un goujon dans le bec, et les têtes des tortues qui nageaient à nos côtés.

Mon père rajoutait des éléments à mesure que le besoin en surgissait. Une ancre, un petit auvent couvert d’une bâche pour nous protéger du soleil, un réservoir de deux-cents litres pour stocker le carburant. Il ne prit jamais la peine de la peindre ou d’ajouter des sièges ou tout autre type de confort. Nous devions emporter des chaises ou des caisses pour nous asseoir, des pots pour écoper et une chambre à air de voiture qui était à la fois notre unique bouée de sauvetage et notre seul élément de distraction pour les baignades.

La Balandra élargit notre horizon, elle nous permit de découvrir de nouveaux endroits, de petites criques et de magnifiques couchers de soleil sur le fleuve. Ma mère et mes soeurs s’occupaient des casse-croutes et des boissons et ajoutaient certains éléments empruntés à notre cuisine pour rendre ces promenades plus agréables. Nous emportions aussi quelques seaux de bouse de vache que j’allais chercher aux abattoirs près de chez nous ; une fois séchée au soleil, nous la faisions brûler pour éloigner les moustiques, qui, par moments, devenaient insupportables.

À la fin du deuxième été, mon père nous dit : «Nous partons à Buenos Aires ». Buenos Aires était pour nous le lieu d’où venaient les marchandises, les nouveautés, les bandes dessinées et où les plus grands partaient faire leurs études, une grande ville où il y avait la radio, le cinéma et la télévision. À propos de cette dernière, nous n’étions que vaguement au courant puisque le signal n’arrivait pas jusqu’à chez nous. Aucun d’entre nous ne connaissait Buenos Aires, en fait aucun d’entre nous n’avait jamais quitté notre ville. Seul mon père connaissait Buenos Aires où il avait vécu pendant quelques années dans sa jeunesse. Il connaissait aussi un autre endroit, un endroit dont il ne voulait jamais nous parler malgré notre insistance, un endroit appelé Dresde, où il était né et d’où arrivaient, pendant les premières années de mariage de mes parents, des lettres que, curieusement, il avait décidé d’ignorer. Cependant, et bien que personne ne put jamais les lire, ma mère les conservait. Le lendemain du jour où il nous annonça la nouvelle, je compris que c’était à Buenos Aires que mon père voulait nous emmener à bord de la Balandra.

Pour moi, Buenos Aires se trouvait vers l’ouest et on y allait par la route. Ce fut seulement après ce voyage que je compris que Buenos Aires était situé au sud de notre province et que l’on pouvait aussi s’y rendre en bateau.

Quand nous avons descendu en rang les uns derrière les autres la rue pavée qui menait au port, le ciel clair parsemé de petits nuages roses annonçait le lever du soleil. Ainsi commença notre aventure. En tant qu’ainé, Luis était le second à bord et il leva l’ancre. Le petit moteur toussa deux ou trois fois et sa cheminée, un tuyau d´échappement rudimentaire que mon père avait fait souder, cracha une bouffée de fumée. Le soleil de midi nous trouva à mi-chemin entre le port et l’embouchure du fleuve. Maman fit la première distribution de nourriture, de manière mesurée et en nous expliquant que désormais tout serait rationné parce qu’il fallait faire durer les provisions.

Une fois à l’embouchure le premier problème surgit. Le bateau de la préfecture maritime nous obligea à débarquer. Mon père n’avait pas tenu compte du fait que la Balandra n’avait pas de permis de navigation et qu’il n’avait pas de permis de timonier. Par ailleurs, le navire ne satisfaisait à aucune des mesures de sécurité requises et nous n’avions même pas nos papiers d’identité alors que nous étions dans une zone frontalière. Mon père eut du mal à éviter que le bateau ne soit saisi et à ce que les gendarmes nous permettent au moins de débarquer sur la rive opposée pour y camper jusqu’au lendemain. Nous étions tous profondément déçus.

Le voyage était terminé alors qu’il venait à peine de commencer et, en guise de consolation, nous allions devoir passer l’après-midi et la soirée dans un endroit assez inhospitalier. À contrecoeur, nous avons commencé à débarquer ce dont nous avions besoin dans une petite clairière. Luis a insisté à plusieurs reprises pour revenir, ou tout au moins pour chercher un endroit meilleur, mais mon père était catégorique. Ce jour-là, malgré les généreuses portions de gâteau et de beignets nous ne parvinrent pas à surmonter notre déception. Le dîner consista en quelques sandwiches de viande froide. Mon père ne nous laissa pas installer l’auvent comme nous le faisions habituellement pour dormir et il insista pour que nous embarquions à nouveau toutes nos affaires une fois la nuit tombée. Puis il éteignit le feu. Les moustiques s’acharnèrent contre nous mais il maintint sa décision, il y aurait plus de feu.

Vers deux heures du matin, dans un silence absolu, nous sommes repartis. Ma mère était à la barre, tandis que Luis et mon père ramaient. La Balandra glissait lentement vers l’embouchure que l’on apercevait à peine dans la nuit, accompagnée par le doux clapotis des rames. À l’aube nous flottions à la dérive sur le fleuve Uruguay et à ce moment là seulement mon père fit démarrer le moteur. Je crois que je n’ai jamais ressenti un tel bonheur de ma vie.

Le fleuve Uruguay coulait large, lent et brunâtre. Nous naviguions loin de la côte pour éviter les bancs de sable. Avec mes mains je faisais des jumelles et j’observais le bord escarpé de la rive du côté uruguayen et la végétation sauvage du côté argentin, deux concepts que mon père se chargea de nous expliquer, comme si ces connaissances allaient nous permettre de mesurer l’importance de la traversée. Un navire transportant du bois surgit derrière nous; ce fut d’abord un petit point à l’horizon qui flottait dans le reflet du soleil, puis il grandit lentement et finalement il nous dépassa en nous saluant d’un grand coup de sirène enrouée. Avant la zone des pêcheries, nous avons aperçu l’épave d’un bateau dragueur dont la Balandre frôla presque la coque renversée qui émergeait de l’eau un peu comme une baleine échouée, ce qui aurait été une bonne comparaison si à l’époque j’avais su à quoi ressemblait une baleine échouée.

Nous avons accosté à la hauteur des pêcheries. Un pluriel pour une unique grande plage de sable permettant aux charrettes d’entrer dans la rivière pour pêcher au filet. Une odeur grasse de poisson bouilli et de pourriture flottait dans l’air à des kilomètres à la ronde, mais mon père décida que c’était un bon endroit pour s’arrêter et pour que les femmes aillent faire leurs besoins. Nous avons mangé à cet endroit et nous sommes baignés dans l’eau tiède sur cette plage qui s’étalait sur des kilomètres. Nous ignorions, mon père, qui ne savait rien de tout cela ignorait que la rivière était en train de descendre et, quand nous avons décidé de partir, nous avons trouvé la Balandra irréversiblement échouée sur le sable. Nous avons eu beau entrer dans l’eau jusqu’aux chevilles et pousser, il nous fallut accepter la situation, notre bateau avait échoué.

Cette nuit nous avons dormi sur la plage, harcelés par un nuage de moustiques et de taons qui ne craignaient en rien l’odeur de bouse de vache brulée. Au lever du jour, nous sommes partis en quête de la seule aide que nous pouvions obtenir, nous avons marché pendant une heure le long de la plage jusqu’à l’endroit où se trouvaient les charrettes dont les brancards étaient enterrés dans le sable. Il n’y avait personne, ni chevaux ni pêcheurs, ils avaient tous été chassées par la baisse des eaux du fleuve. Nous sommes allés jusqu’à la « cuisine », d’énormes bidons installés sur la plage dans lesquels on faisait cuire les poissons, matière générique qui finissait transformée en farine. Les villageois nous accueillirent d’un air blasé, plus aimables que surpris, comme si ce que la rivière apportait ou emportait n’avait pas beaucoup d’importance. Ils nous donnèrent de l’eau dans une bonbonne sans poignée (ma mère n’avait pas pensé à prendre de récipient), que mon père et Luis se relayèrent pour ramener au camp et, en connaisseurs, ils nous promirent que le vent allait changer dans la soirée, ce qui d’ailleurs arriva.

Une forte tempête de la sudestada2 se déchaina et un vent froid venu du sud commença à souffler. Nous avions embarqué et ce fut d’abord un soulagement après la tension et la chaleur dont nous avions souffert ce jour-là mais au bout d’un moment nous étions tous gelés et nous avons réalisé que nous n’avions rien pour nous couvrir. La Balandra flottait sur les vagues qui devenaient de plus en plus grosses et la force de son moteur ne suffisait pas à maintenir le cap. Nous avons enlevé la toile de bâche de l’auvent et nous l’avons étendue comme une couverture sur le pont, malgré cela le vent nous poussait et nous faisait reculer, ce dont nous ne nous sommes rendu compte que plus tard parce qu’il était impossible de voir la côte tellement il pleuvait et le ciel était couvert. En écopant sans cesse l’eau que les flots faisaient entrer par-dessus bord, je ne pouvais pas m’arrêter de penser à l’épave du dragueur. Laura et Amanda pleuraient malgré les paroles de réconfort de ma mère et nous les garçons nous avions du mal à retenir nos larmes et si nous n’avions pas été occupés à écoper je crois nous aurions aussi éclaté en sanglots. Mon père avait un visage dur et décidé, il n’était pas du tout disposé à renoncer et avait l’air prêt à tout pour survivre ce qui, vues les circonstances, ne signifiait pas grand-chose. La pluie compliquait la situation, l’eau montait et malgré nos efforts elle pénétrait dans la Balandra, à tel point que le moteur finit par se noyer et que nous partîmes à la dérive.

Un choc nous indiqua que nous avions atteint la rive. Nous avions à nouveau échoué mais nous étions sauvés. Mon père donna l’ordre d’évacuer et une fois tous à terre réfugiés dans un bosquet de ñandubays3, il retourna à la Balandra et, de l’eau jusqu’à la taille, il lutta contre le courant pour sauver l’embarcation qu’il amarra solidement à un arbre. Nous avons passé le reste de la nuit blottis les uns contre les autres sous la bâche du bateau comme sous une grande couverture, en essayant de nous tenir chaud.

Au matin, le ciel restait couvert, mais il ne pleuvait plus. Pendant la matinée, le froid diminua. Avec des branches que nous avions ramassées sur la plage et arrosées d’essence, nous avons allumé un grand feu, ce qui a permis à ma mère de préparer une infusion de mate. Nous n’avions plus de pain, tout était mouillé, mais il nous restait du sucre avec lequel nous l’avons fortement sucrée. Nous voulions tous rentrer à la maison, mais seule ma mère osa le dire en remerciant Dieu que personne n’ait perdu la vie. Mon père garda le silence. Alors que nous étions tous envahis par la joie incertaine d’être encore en vie, il ne voyait que la tristesse de l’échec. Il alla jusqu`à la Balandra et il était assis dans le sable près de la barque quand, sur les conseils de ma mère, je lui apportai une tasse d’infusion de maté. Il la prit sans me regarder et commença à l’avaler à grosses gorgées. Toute son attention était centrée sur la Balandra. Je me suis assis à côté de lui. Il était impassible. Je lui dis sans réfléchir : « Nous allons pouvoir rentrer », parce qu’à mes yeux il n’existait aucun doute. Il se tourna vers moi et me dit : « Je dois réparer le moteur ». Le ton était sec, écrasant. J’aurais voulu n’avoir rien dit.

Nous avons passé le reste de la journée à essayer, en vain, de faire démarrer le moteur. Maman improvisa un repas à base de riz et de conserves, nos plus précieuses réserves. J’ai profondément regretté que notre marmite soit si petite. Après le déjeuner, Luis resta avec mon père pour l’aider et mes soeurs et moi nous partîmes visiter les environs. Nous avons marché en zigzag entre les buissons épineux, nous avancions lentement et calmement. Mes soeurs me suivaient et attendaient que je leur fasse part de mes découvertes, mais rien ne semblait vraiment surprenant dans cette verdure qui nous étouffait. Rien jusqu’à ce que nous trouvions un figuier de Barbarie couvert de fruits rouges prêts à être consommés mais protégés par des centaines d’épines.

Soigneusement, avec beaucoup de précaution, à l’aide d’un petit canif que j’avais emporté, j’ai commencé la récolte. Mes soeurs entassaient les figues de Barbarie dans leurs tee-shirts en me montrant du doigt les plus belles avec gourmandises : « celle-là et celle-là ». Nous en avons mangé quelques unes assis par terre et nous avons emporté le reste pour les autres. Quand nous sommes arrivés, ma mère nous a regardés avec inquiétude : «Vous ne vous êtes pas piqués au moins en les ramassant ?». Je répondis que non, mais je mentais. Je m’étais piqué les mains à plusieurs reprises. « Les piqures de figues de Barbarie donnent le tétanos, il ne faut pas s’approcher de ces cactus » nous a-t-elle dit. Personne ne m’avait dit que le tétanos était une maladie mortelle et qu’il existait un sérum qui, appliqué à temps, ralentissait l’évolution de cette maladie douloureuse et incurable. À l’époque je pensais encore que les maladies mortelles n’étaient que pour les grands, voire pour les vieux, et par conséquent je ne dis rien mais j’ai eu de la chance, apparemment tous les figuiers de Barbarie ne transmettent pas le tétanos.

À la nuit tombante nous avons chargé toutes nos affaires à bord de la Balandra et nous sommes repartis. Le vent avait à nouveau changé et venait du nord, la Balandra avançait avec difficulté contre le courant. Nous n’avions pas beaucoup dormi la nuit précédente et nous étions tous épuisés, y compris ma mère. Oubliant nos estomacs vides, nous nous sommes tous rapidement endormis. Mon père resta seul à la barre, le regard posé sur le ciel clair, surmontant le sommeil et la sensation d’échec.

À notre réveil, nous étions de nouveau au milieu du fleuve et les pêcheries étaient loin derrière nous. Sur la côte uruguayenne on apercevait une ville et mon père nous dit que c’était Nueva Palmira; du côté argentin il n’y avait qu’une étendue d’arbres et de broussailles. Pendant la nuit, mon père avait fait demi-tour et, aidés par le courant, nous avions déjà parcouru une telle distance vers le sud qu’il valait mieux continuer dans cette direction plutôt que de revenir en arrière.

Je n’ai jamais vu ma mère aussi en colère, c’est seulement parce que le carburant qui nous restait ne nous permettait pas de repartir immédiatement qu’elle n’a pas obligé mon père à rebrousser chemin. Nous devions aller jusqu’à Paranacito pour nous ravitailler en carburant et en provisions. En maintenant le cap, nous pouvions y être aux alentours de midi. Mais encore une fois, c’est la Balandra qui décida de notre sort. Soudain le moteur commença à avoir des ratées, normalement il ne faisait ça qu’au démarrage, jamais quand il fonctionnait. Selon mon père, cela voulait dire qu’il y avait de l’eau dans le réservoir.

Nous avons de nouveau accosté. Pendant que mon père s’occupait du moteur chacun partit de son côté à la recherche d’ombre ou d’un endroit reculé pour faire ses besoins. Dans ce secteur, la végétation était plus haute et plus dense. Ma mère nous accompagna, depuis la récolte des figues de Barbarie elle ne voulait pas nous laisser seuls. Il n’y avait pas de figues de Barbarie, seulement quelques fruits d’Ubajay4 qui se sont avérés très savoureux mais ne nous ont pas rempli l’estomac. Nous marchions sur une sorte de sentier qui conduisait à un ruisseau et dont le sol était couvert de petites boules, c’était des crottes de capybara5.

Lorsque nous avons atteint le cours d’eau, nous avons vu un groupe de capybaras sur l’autre rive. Nous étions paralysés par leur présence ; ils sont restés là pendant un bon moment, jusqu’à ce que leur odorat les avertisse de notre présence et qu’ils disparaissent dans les broussailles. Laura et Amanda étaient en admiration devant leurs petits. Ensuite nous avons fait d’autres découvertes; un oiseau, un camoati, perché sur la fourche d’un arbre attira notre attention et nous étions en train d’admirer son grand nid construit en terre quand je découvris des os qui sortaient d’un fagot de branchages mêlés à des peaux d’animaux à moitié pourries.

Ma mère nous expliqua qu’il s’agissait probablement d’un cimetière indien dont il ne restait plus que ces ossements sur ce qui devait être une ancienne exploitation forestière. Ma mère fut incapable de nous expliquer ce qui était arrivé aux Indiens. J’étais surpris d’apprendre que, dans notre province, il y avait eu des Indiens, comme ceux dont on parlait dans les bandes dessinées que je lisais. Nous nous sommes éloignés en silence, presque à la hâte, suivi des cris des perroquets en provenance de la forêt.

Le fleuve Paranacito était assez étroit et nous avons parcouru quelques kilomètres de plus pour arriver au village. Nous n’étions pas seuls, nous avons croisé plusieurs bateaux, entre autre un bateau-épicerie qui nous a fourni de l’eau et de quoi manger. Mon père a dû payer le prix demandé sans discuter, nous n’avions plus aucune provision à bord et cette fois ma mère lui avait lancé un flot de reproches. Les provisions comprenaient cependant une bonne quantité de bonbons qui nous avons dévorés de manière désordonnée entre biscuits de mer, charcuterie et fruits, comme si rien ne suffisait pour compenser les épreuves subies.

Le port était entouré de quelques maisons, presque toutes sur pilotis. C’était un petit port très animé. Les bateaux allaient et venaient sur les différents cours d’eau et sur les canaux adjacents, il y en avait de tous types : des bateaux-épicerie, des embarcations transportant des fruits, du bois, des bateaux de trappeurs et de passagers, tout cela flottait, et allait et venait. Nous sommes allés faire un tour à pied pendant que mon père remplissait le bidon d’essence de réserve.

De l’esplanade du port, nous avons vu les employés de la préfecture qui, au lieu de tenter de contrôler ce trafic chaotique comprenant des embarcations de fortune – aucunes autant que la nôtre, étaient en train de s’amuser à jeter des seaux d’eau sur les passagers d’un bateau de touristes qui se défendaient en faisant de même, comme c’est la coutume en période de carnaval.

Le moral de ma mère était remonté. Mon père avait réussi à la convaincre qu’après une nuit de route nous arriverions à Zárate et que de là, nous irions en bus à Buenos Aires. Pour la première fois, je compris que nous n’arriverions pas à Buenos Aires à bord de la Balandra et qu’il nous restait encore pas mal de chemin à parcourir.

Nous sommes partis presque au coucher du soleil et nous avons navigué pendant toute la nuit. Au lever du jour nous avons aperçu au loin le port de Zárate, que mon père a évité en mettant le cap directement sur le delta du Tigre. Nous étions sur le fleuve Parana de las Palmas. À ce moment-là tout m’était égal, nous avancions sur un fleuve immense qui nous menait sur ses flots brunâtres à Buenos Aires. Nous avons dépassé une autre ville, probablement Campana, et le fleuve devenait de plus en plus large et impétueux. D’énormes navires nous dépassaient et nous devions constamment écoper à cause des grosses vagues, mais nous étions devenus des marins endurcis et personne, pas même mes soeurs, ne se souciait de si peu.

Nous avons emprunté un cours d’eau dont je ne me souviens pas le nom et nous étions dans le delta du Tigre. Sur les berges nous apercevions des maisons sur pilotis, des embarcadères de différents types puis pendant de longs moments nous naviguions en solitaire, au milieu d’iles qui avaient l’air abandonnées. C’est à ce moment-là que nous avons vu venir à notre rencontre un canot à bord duquel se trouvait un homme dont le bras était enveloppé dans des chiffons tachés de sang.

Mon père n’a pas hésité à l’aider. L’homme nous a demandé de remorquer son bateau jusqu’au port de Tigre. Il vivait seul, il s’était blessé avec une scie et il se rendait à l’hôpital. Vingt ans plus tard je suis tombé à nouveau sur lui, il lui manquait les quatre doigts de la main gauche. Le chirurgien dut terminer le travail de la scie. Il me donna l’impression que l’accident n’avait en rien modifié sa vie, il vivait toujours seul et s’occupait de sa plantation d’orangers.

Nous sommes arrivés au Port de Fruits. C’était le jour du marché, les produits des îles étaient exposés sur l’esplanade du port. Nous avons amarré la Balandra à une bonne distance à cause du grand nombre de bateaux. Mon père et mon frère ont accompagné le blessé jusqu’à l’hôpital et nous, nous nous sommes promenés dans le marché en compagnie de ma mère.

Nous ne sommes jamais arrivés à Buenos Aires. Mon père avait mal calculé l’argent disponible ou peut-être l’a-t-il perdu en route ou bien il savait que nous n’arriverions pas jusque là-bas. En tout cas, il nous amena manger dans un restaurant à proximité du port, il nous fit cadeau à chacun d’une bricole et il acheta un sac à main de cuir à ma mère dans un magasin près du port.

Nous avons passé la nuit sur l’esplanade. Par moment nous somnolions, parfois nous bavardions, personne ne semblait regretter de ne pas être arrivé à destination. À un moment je me suis assis à côté de mon père. Nous avons parlé de tout et de rien, ou peut-être tout, c’est la seule conversation que nous ayons eu tous les deux.

Puis il s’est étendu sur le ciment. « C’est fait » a-t-il-dit en regardant le ciel et il est tombé dans un sommeil profond.

À propos du voyage de retour, je ne me souviens de rien de particulier. Quand nous sommes arrivés, mon père a amarré la Balandra au même saule que d’habitude. Nous ne sommes plus jamais allés nous promener en bateau sur le fleuve, peu à peu nous avons retiré les éléments que mon père avait ajoutés. Quand j’ai atteint mes dix-huit ans, la barque était redevenue telle qu’elle était quand le Basque Urreta nous l’a vendue. Ce voyage ne devint pas un sujet de conversation dans notre famille; pour une raison ou pour une autre tout le monde l’oublia.

Mon père mourut vingt ans plus tard pendant son sommeil.


1 Sirirís : Le Dendrocygne veuf (Dendrocygna viduata) est une espèce d’oiseaux de la famille des anatidés.

2 La Sudestada est un phénomène météorologique commun à une grande région du Rio de la Plata, elle consiste en des vents froids du sud qui saturent les masses d’air polaires d’humidité. Si le vent souffle pendant plusieurs jours, comme l’axe du Rio de la Plata coïncide avec la direction du vent, la force du vent sur la rivière interfère avec le drainage normal du Rio de la Plata ce qui produit l’augmentation du niveau du fleuve qui déborde sur la côte Argentine.

3 Arbre subtropical épineux typique du nord de l’Argentine et de l’Uruguay, à cime aplatie, de 2 à 8 mètres de haut; les branches sont de forme irrégulière, le fût est court, atteignant jusqu’à 60 cm de diamètre.

4 L’Ubajay (Hexachlamys edulis) est un arbre de la famille des Myrtaceae, originaire d’Amérique du sud, qui pousse à l’état sauvage au Brésil, en Argentine, en Uruguay et au Paraguay. Rarement cultivé, il est cependant très apprécié pour ses fruits, une drupe globulaire, comestible et des plus succulentes.

5 Le Capybara (Hydrochoerus hydrochaeris) est une espèce de rongeur, un hystricognathe dont la taxinomie et la classification sont encore discutées et varient selon les auteurs. C’est le plus gros rongeur actuel. Il vit en Amérique du Sud où il mène la vie d’un mammifère social et semi-aquatique. Le capybara nage très bien et vit en groupe, les adultes s’organisant pour garder les petits.