L’autre jardin

FacebookTwitterGoogle+Compartir

jardinSi vous arrivez à l’improviste, c’est-à-dire, si vous entrez dans le jardin sans invitation, ou du moins sans aucun guide, vous n’allez probablement pas la voir. Mais si vous regardez d’un peu plus près, avec un peu plus d’attention que ce qu’il faut normalement pour apprécier la couleur des fleurs, respirer un air que tout le monde s’accorde à considérer pur et se montrer surpris par le silence comme chacun le fait, vous remarquerez la fissure dans le mur, celle qui se trouve entre le ceibo et le jacaranda.

Ceci dit, supposons que vous ayez visité le jardin et que vous n’ayez rien vu, ou que vous vous méfiez de moi, car après tout je suis écrivain et par conséquent j’ai le droit de vous mentir; dans ce cas, vous ne pourrez pas la voir non plus.

Mais en supposant que ce ne soit pas le cas, que vous êtes en train de lire ces mots sans vous méfier, et que vous attendez que je vous montre cet endroit-là qui n’existe pas encore, même pas pour moi, alors vous pourrez certainement voir la fissure dans l’espace qui sépare ces deux vieux exemplaires plantés par je ne sais qui, peut-être un des fondateurs de la famille. Vous pourrez alors vous éloigner du groupe de visiteurs et, dans un mouvement habile du corps, pénétrer par cette petite séparation qui aux yeux de tous n’est qu’un mur continu, solide et massif. De l’autre côté vous serez surpris par l’ampleur du jardin caché. Il n’est pas nécessaire que nous nous mettions à en mesurer la surface, ce n’est même pas la peine de faire un inventaire aussi minime soit-il des nombreuses espèces que vous connaissez mais que vous n’avez jamais vues ailleurs ou que, tout au moins, vous n’avez jamais trouvées poussant côte à côte dans le même habitat.

Ensuite, vous vous décidez à explorer, puisque ce n’est pas pour rien que vous vous êtes introduit par la fissure décrite précédemment et qu’il serait très ennuyeux de mentionner à nouveau. Nous prenons le chemin qui mène au bassin. C’est un chemin pavé de briques rouges recouvertes de mousse. Ce sont de grosses briques anciennes et le bassin ressemble à un étang peuplé de plantes et foisonnant de poissons. Nous avons marché pendant combien de temps? Assez longtemps. C’est-à-dire, assez pour être fatigué et avoir envie de nous asseoir. En fait, vous seul vous asseyez, car je ne suis pas là, je suis de ce côté-ci. C’est donc vous qui êtes là, assis sur un énorme tronc d’arbre tombé à terre. Au dessous d’un énorme baobab. Il serait intéressant de vérifier le nombre surprenant d’années que cet arbre a vécues. Vous pouvez le faire en comptant les anneaux d’une branche cassée, branche qui, au premier abord, a l’air d’un tronc d’arbre à cause de sa taille énorme, mais qui est en réalité une branche du géant à l’ombre duquel vous vous êtes assis. Il ne manquera sans doute pas de personnes perspicaces pour penser que si vous aviez été là lorsque la grosse branche est tombée vous n’auriez probablement pas survécu et vous ne seriez pas là pour raconter cette histoire. Mais vous n’y étiez pas et moi non plus, donc la branche a dû tomber au cours d’une froide nuit d’hiver, lorsque le vent du sud, ou du sud-ouest, celui qu’on appelle le Pampero, s’est acharné sur le jardin et a cassé la branche. Mais quelque chose d’autre est arrivé ou aurait dû forcement arriver, car dans tous les jardins secrets il se passe des choses étranges, par exemple, que quelqu’un meure et qu’on mette des mois à découvrir le corps, jusqu’à ce qu’un promeneur, comme vous, le voie ou plutôt la voie, parce qu’il s’agit d’une jeune fille ligotée à un arbre et dont les rares vêtements qu’elle porte encore sont en lambeaux.

Il est logique que vous vous approchiez, intrigué, et que vous regardiez la jeune fille comme s’il s’agissait d’un être vivant et désirable, bien que vous sachiez qu’il s’agit d’un cadavre assez bien conservé, à condition d’ignorer la fourmilière sur laquelle se posent ses fesses déjà en état de putréfaction avancé. Donc, vous pensez qu’il s’agissait probablement d’une jolie femme qui a peut-être été violée par une personne de sa famille, par son conjoint ou par un amant désabusé, ou qui a été tuée accidentellement. Ou peut-être s’agit-il d’un crime prémédité pour dissimuler un viol ? Car vous êtes sûr qu’un viol a eu lieu, sinon pourquoi aurait-elle été attachée ? Mais vous pouvez penser ce que vous voulez car, à mon avis, c’était ses camarades de classe qui voulaient lui faire une blague : ils l’ont laissé ligotée et à moitié nue dans ce jardin caché, ligotée sur une fourmilière, parce qu’en réalité ils ne voulaient pas lui faire une blague, mais se venger de sa beauté, car elle était très jolie. Et c’est ainsi qu’ils l’ont laissée seule en pensant que l’un d’entre eux reviendrait la détacher ou que quelqu’un la trouverait et qu’elle ne dirait rien à personne de ce qui lui était arrivé. Mais comme personne n’est revenu la chercher et que personne n’est passé par là avant vous, la pauvre fille est morte de faim et de soif, torturée par les fourmis, rendue folle par les moustiques, brûlée par le soleil de midi. Et ceux qui n’étaient pas venus la chercher n’ont rien dit parce qu’ils craignaient que quelque chose de terrible se soit passé, quelque chose dont ils ne voulaient pas être accusés, et ils n’en ont donc même pas parlé entre eux. Pourquoi l’auraient-ils fait ? A quoi bon ? Ils savaient déjà ce qui était arrivé et c’était déjà assez pénible pour eux de se souvenir de ce moment si cruel, pour lequel l’éducation reçue dans ce collège si cher qu’ils fréquentaient ne les avait pas préparés. Donc, personne n’a rien dit à ce sujet. Mais la famille de la jeune fille (qui sans doute ne l’aimait pas parce qu’ils la savaient un peu bête, bête dans le sens de sotte, de retardée mentale, qui est un fardeau pour eux, un fardeau moral et plein d’embarras qui les avait obligés à payer cette école coûteuse et à soudoyer les professeurs pour qu’ils ne révèlent pas que la jeune fille était à peine capable de lire et qui, en outre, avaient le sentiment que sa beauté était plutôt un défaut superficiel dissimulant le méprisable retard mental), s’est limitée à aller à la police porter plainte en alléguant qu’elle avait fugué ; ils ont même fait disparaître une valise qu’ils avaient remplie de ses vêtements pour que cela soit plus vraisemblable. Voilà pourquoi personne ne l’a cherchée et tout le monde l’a oubliée. Maintenant vous arrivez là et vous devez décider comment rendre cette découverte publique. Il vous faudra y réfléchir longuement, car l’histoire est vraiment truculente et fera la une des journaux. Les journalistes de la télévision viendront vous voir et tout le monde parlera de vous. Quelqu’un pensera que vous êtes un des suspects car, soyons sincères, que faisiez-vous à cet endroit où personne ne va jamais ? Et où étiez-vous le jour où la jeune fille a été tuée ? Un jour que vous ne saurez pas préciser mais que les employés de la police scientifique parviendront à déterminer avec exactitude. Que faire si vous ne pouvez pas expliquer ce que vous faisiez ce jour-là ? Parce qu’il se peut que ce jour ait coïncidé avec celui où vous êtes allé voir votre maitresse en disant à votre femme que vous vous rendiez à une réunion chez un client. A chaque fois c’est un client différent. Mais de toute façon cela n’a pas d’importance, car le client ne confirmera pas vos déclarations et votre femme, elle, va confirmer que vous n’étiez pas en réunion chez le client; ergo, vous avez menti et par conséquent cela vous rend automatiquement suspect. En tant que suspect vous irez en prison, et là vous allez partager votre cellule avec d’autres criminels. Vous êtes au courant de ce qui arrive aux violeurs en prison. Eh bien ; comme vous savez tout cela, vous décidez de ne rien dire. Vous retournez rapidement vers l’endroit par lequel vous êtes entré et là vous vous rendez compte que vous avez laissé l’empreinte de vos pas près du cadavre. Cela pourrait s’avérer grave si la police scientifique identifie vos chaussures. Alors, vous décidez de revenir en arrière et d’effacer vos traces. Vous vous servez d’une branche sèche que vous trainez sur le sol, mais vous pensez que cela ne suffit pas et vous finissez par jeter le corps dans l’étang. Vous le détachez, mais à cause de la décomposition avancée, il se défait et salit vos vêtements. Vous vous dites que ce n’est pas grave, car vous savez que dans la voiture vous avez des vêtements de sport et vous continuez donc à jeter les morceaux du corps dans le bassin. Vous découvrez avec soulagement que les poissons rouges qui semblaient si innocents sont en train de manger le cadavre et que les os s’enfoncent dans l’eau trouble. Vous revenez alors vers l’autre jardin, où vous tombez sur des gens. Vous justifiez le désordre et la saleté de vos vêtements en expliquant que vous avez glissé et que vous êtes tombé dans la boue. Le gens font semblant de vous croire. Après tout, tout le monde s’en fiche. Ensuite, vous dirigez à nouveau votre regard vers les arbres et vous ne voyez plus la fissure. Vous pensez alors qu’il n’y a peut-être pas de fissure du tout et que tout cela n’est rien d’autre qu’une tentative astucieuse de ma part pour aiguiser votre imagination.